David Mackenzie, encodeur et authoreur : interview

Quand on parle de Blu Ray, on pense souvent à la précision de l’image, à la finesse sonore et aux quantités de bonus. Un des points importants, surtout depuis l’avènement des « scan discs » de BD Info et des sites comme caps-a-holic.com, est de compresser tout ce matériel vidéo HD de façon efficace tout en respectant les impératifs et normes du support physique.

Pour en savoir plus sur ce qu’est le travail de « compressionniste » mais aussi d’authoreur (c’est-à-dire la personne chargée de regrouper toutes ces vidéos, sons, faire les menus et préparer tout ceci de façon à ce que le disque soit lisible par une platine de salon), nous avons posé nos questions à David Mackenzie.

NdR : David a depuis fondé la société d’encodage et d’authoring Fidelity In Motion.

  • En quoi consiste le travail d’encodeur ?

En tant qu’encodeur, je gère d’effectuer la compression pour tous les titres Arrow Films et Arrow Video, mais aussi pour des titres d’autres studios comme Eureka/Masters of Cinema, StudioCanal, le British Film Institute et d’autres encore de par le monde. Je gère en même temps l’authoring de ces titres.

Mon travail sur la compression est de maintenir autant que possible l’esthétique du film tout en réduisant la taille des fichiers et la bande passante nécessaire, afin que le grand public puisse en profiter de façon abordable. Sans cette compression vidéo de haute qualité, ce niveau de qualité sera seulement disponible aux techniciens dans les studios.

  • Quand as-tu commencé à travailler dans ce domaine ? Quel était ton travail à l’époque ?

Je travaille sur le processing des signaux, en particulier leur utilisation pour la vidéo et les films, depuis de nombreuses années, ça remonte à l’époque du VCD. J’ai aussi travaillé en collaboration avec des fabricants d’électronique de consommation courante. Par exemple, j’ai conseillé Panasonic sur l’implication de contrôles précis de calibration (ISFccc) sur leurs plasmas et LCP en 2009, à partir des séries Plasma G20 et V20. J’ai aussi travaillé avec Oppo sur leurs lecteurs DVD et Blu Ray, et suis consultant pour Samsung sur leur gamme actuelle de TVs Full HD et UHD. Enfin, je suis membre certifié pour la calibration Imaging Science Foundation (ISF) et THX.

C’est formidable de pouvoir travailler avec du matériel HD et UHD ainsi que les diffuseurs qui les relaient, afin de garantir sur l’ensemble de la chaîne la plus haute qualité possible.

  • Quels outils / programmes utilises-tu actuellement dans ton travail ? Quelle est la puissance informatique nécessaire pour les exploiter correctement ?

J’utilise Sonic Scenarist BD pour l’authoring des Blu Rays. Je fais de l’authoring Blu Ray uniquement dans le mode HDMV (High Definition Movie), plus simple mais offrant selon moi une meilleure expérience d’utilisateur. Les disques authorés en HDMV ne possèdent pas de fonctionnalité avancée type contenu en ligne, mais ils sont simples et ne nécessitent pas de mises à jour firmware, contrairement par exemple aux disques authorés en BD-Java (un authoring plus compliqué).

Pour travailler et encoder la vidéo, j’utilise tout un éventail d’outils dont AVISynth est un élément clé.  Je me base aussi sur des programmes plus uniques et que j’ai parfois conçu moi-même : par exemple, j’utilise CCE Assist, un outil qui aide à affiner la qualité des encodages DVD faits en MPEG-2.

En terme de puissance pour faire tourner cela, il faut prendre en compte qu’encoder en qualité maximale un Blu Ray à partir d’un master très détaillé prend beaucoup de temps. Mes machines d’encodage sont basées sur des cartes mères ASUS, avec des processeurs Intel Core i7 4790K (4.4 GHz, encore aujourd’hui quasiment le processeur le plus rapide du marché) et un système de refroidissement Noctua. Comme je n’encode qu’avec les paramètres les plus élevés en qualité, je laisse aux machines le temps nécessaire pour faire leurs calculs. Cela peut ainsi prendre de 12 à 16 heures (voire plus) pour encoder un film, avec l’utilisation CPU à 100% pendant tout ce temps. Et comme il est très important d’avoir des programmes d’encodage stables, refroidir les machines est très important.

  • Habituellement, quel type de matériel numérique reçois-tu pour travailler ? Quelle est leur taille ? Ce type de chiffres est souvent trop en amont pour qu’ils soient accessibles au grand public. 

Le plus souvent, nous recevons des masters Apple Pro-Res 10-bit, qui remplace ce qui se faisait avant sur bande (comme les HDCAM SR ou les D5). Ce sont des fichiers de très haute qualité mais déjà compressés de façon qu’on nomme « visuellement sans perte ». Ces fichiers font en général environ 150 Go. Parfois, je reçois les fichiers complètement non compressés, ce qui prend environ 1.2 To (1200 Go) pour un film en 1080p 10-bit.

Le fichier brut en sortie de la numérisation (ce qui est travaillé dans les laboratoires de scan) est évidemment encore plus gourmand en espace disque ! (ndR : un projet comme Les misérables de Raymond Bernard a nécessité 150 To de données numériques, pour un résultat final de 64.5 To)

  • Comment ces fichiers voyagent-ils d’un membre à un autre d’une équipe ? Je suppose qu’il arrive d’envoyer des extraits du film aux personnes concevant les bonus, par exemple. 

Tant que possible, nous utilisons des programmes de transfert de fichiers haute vitesse comme Aspera Connect, mais quand ce n’est pas possible, nous utilisons aussi ce bon vieux FedEx !

  • Rétrospectivement, trouves-tu que les codecs choisis et les normes imposées par la BD Association pour le Blu Ray permettent d’exploiter au maximum les capacités du format ?

C’est une question très intéressante. Clairement, le Blu Ray est un format extrêmement capable, et je n’ai quasiment aucune raison de m’en plaindre du point de vue de la qualité vidéo. Souvenez-vous, dans les années 2000, le Blu Ray est né au Japon comme un moyen d’enregistrer les diffusions HDTV sur disque. À l’époque, il était designé autour du MPEG-2. Le format BDMV, qui est en gros le 2e usage du Blu Ray (stocker des films préenregistrés), est venu ensuite et c’est la compétition avec le HD-DVD qui a poussé l’extension du format vers le support du MPEG-2, SMPTE VC-1 et Avc (h.264). Ainsi, le résultat est positif à la fois pour les utilisateurs vidéophiles et les cinéphiles car il combine le meilleur des deux mondes : un format doté d’une grande capacité de stockage et de bande passante, capable de supporter le vieillissant MPEG-2 avec la compatibilité du codec AVC/h2.64 qui est 2 fois plus efficace.

De ce côté-là, je pense que tout le monde est d’accord sur le fait qu’un encodage AVC fait avec soin en exploitant au maximum la bande passante du Blu Ray donne un fabuleux résultat !

  • Y a-t’il des choses qui auraient pu être faites différemment pour permettre un meilleur résultat visuel ?

Pour ma part, la plus grosse opportunité manquée a été de ne pas inclure un mode anamorphique pour les films en 2.35. Le format natif des TVs Full HD est le 16 :9 (1.78), donc les films diffusés dans un format plus large que 1.78 (2.0, 2.35, etc) sont encodés en Blu Ray avec les bandes noires faisant partie intégrante de l’image. L’anamorphique aurait permis à l’encodeur de ne pas avoir à tenir compte de cela, et donc de dédier 100% de la compression à la partie imagée du film ; c’est le lecteur Blu Ray qui aurait ensuite placé le format d’image comme il faut. Et puis, évidemment, cela aurait été particulièrement pratique pour les possesseurs d’une installation Home Cinéma avec un vidéoprojecteur anamorphique.

Ensuite, il y a l’usage de seulement 8-bit qui n’est pas idéal. Pour les films, ce n’est pas une énorme limitation car le grain argentique agit comme un dither (ndR : un tramage permettant de limiter l’effet de la faible palette de couleurs) et évite les problèmes de dégradés inhomogènes apparaissant parfois dans les contenus 8-bit. Par contre, c’est un plus gros problème avec les contenus sans grain comme l’animation générée par informatique. Ce type de matériel a souvent besoin de solutions complexes pour contourner les limitations créées par le choix du 8-bit.

  • Depuis plusieurs années maintenant, tu es considéré comme un des meilleurs encodeurs Blu Ray et plusieurs comparaisons contre d’autres éditions d’un film sur lequel tu as pu travailler (Shoah, Thief, The Killers, etc) vont effectivement souvent en ta faveur. Comment optimises-tu tes programmes d’encodage pour assurer cette très haute fidélité au matériel d’origine ?

Une bonne partie des louanges doit aller aux développeurs du x264 pour avoir réussi à produire un moteur d’encodage aussi efficace.

Évidemment, tous les encodages sortent grandis lorsqu’ils sont affinés par film voire par séquence, et c’est pour cela que j’ai écrit mes propres outils, car cela me permet de comparer rapidement et facilement plusieurs réglages d’encodages et d’en tirer ensuite des conclusions à la fois mathématique et subjective sur ce qui fonctionne ou non pour un film donné.

Après, il n’y a pas de miracle : ce qui fonctionne, c’est de passer du temps et encoder le film de plusieurs façons afin de trouver la meilleure. Typiquement, j’effectue l’encodage complet plusieurs fois avant d’obtenir la version définitive. Les disques que nous produisons vont faire partie de vidéothèques pour de nombreuses années, donc ça ne fait pas sens pour moi d’aller trop vite sur ce process.

  • Certains éditeurs ont reçu des retours mitigés à propos de leurs encodages. La réputation d’excellence de Criterion, en particulier, souffre ces temps-ci de cette critique pour leurs éditions de KoyaanisqatsiFanny & Alexandre (montage TV) ou Thief par exemple, où l’encodage est considéré par certains comme ayant un impact négatif sur la qualité visuelle générale. Certaines de ces critiques sont probablement exagérées, mais d’autres semblent justifiées notamment par rapport au rendu du grain. De quoi ces encodages / encodeurs peuvent manquer ?

Malheureusement, je ne peux m’exprimer sur ce point car je n’ai pas fait leurs encodages et ne connais pas les détails de leurs process. Sans pointer du doigt qui que ce soit en particulier, je pense que tous les éditeurs et studios ne prennent simplement pas la compression aussi sérieusement qu’ils le devraient.

  • As-tu été approché par d’autres éditeurs afin de les aider à corriger ces soucis ? Compte tenu des discussions en cours et des relations entre certains éditeurs, on pense en particulier à Criterion et Carlotta.

Oui, j’ai été approché par d’autres éditeurs, des indépendants comme des studios, pour les aider (ce que j’ai fait) mais je ne peux pas dévoiler les détails. Cependant, il est possible d’avoir des titres dans votre collection  sur lesquels j’ai travaillé sans que vous le sachiez !

NdR 2021 : David encode maintenant et depuis plusieurs années quasiment toutes les éditions vidéo de Carlotta (à de très rares exceptions près). A contrario, Criterion continuent de passer par leur prestataire historique, Pixelogic (ex-Radius60), pour un résultat toujours largement perfectible en Blu-ray dès que la source s’avère finement granuleuse. En parallèle, de nombreuses éditions Blu-ray (et UHD) continuent de sortir avec des encodages malheureusement là aussi objectivement perfectibles…

  • De nombreux films sont édités en Blu Ray en France à la mauvaise vitesse (1080i50, soit 25 images / seconde), et parfois avec des pistes sons avec pertes (Dolby Digital ou DTS, au lieu de DTS HD MA, LPCM ou Dolby TrueHD). Cela ressemble de plus en plus à un problème très franco-français. Les Blu Rays Arrow n’ont jamais ce type de problème. Est-ce que ce respect impacte ton travail ?

Ce type d’encodage me parait surprenant. Si le contenu a été 100% tourné sur pellicule à 24 images / seconde ou si c’est de la vidéo progressive à 24 images / seconde, il n’y a aucune raison technique de les encoder en Blu Ray en 50i (le Blu Ray ne possède pas de mode 25p). D’un point de vue de la compression, la qualité ne sera pas sérieusement endommagée à partir du moment où on utilise un bon encodeur avec les options PAFF ou MBAFF. Ces options sont Picture Adaptive Field/Frame et Macroblock Adaptive Field/Frame, 2 options du codec AVC qui permettent des images individuelles (pour le PAFF) ou des macroblocks individuels (MBAFF) d’être stockés en mode progressif ou en mode entrelacé, même si le flux lui-même est entrelacé. Cependant, tous les encodeurs ne possèdent pas ces options, et les lecteurs Blu Ray et les TVs vont alors considérer le signal comme un signal 50i. Dans ces cas-là, ce sera alors à eux de reconnaître le contenu progressif stocké dans ce flux entrelacé et à activer le mode de diffusion progressif.

Et puis, évidemment, le film va être diffusé à la mauvaise vitesse (4% plus rapidement qu’il ne le devrait) ce qui ne devrait jamais être accepté en Blu Ray.

Je reçois de temps à autre des masters progressifs à 25 images / seconde (« 25 psf »). Quand c’est le cas, je les remets à la bonne vitesse de 23.98 ou 24 images / seconde pour leurs Blu Rays. Par contre, il faut faire attention au son et s’assurer si les personnes ayant fabriqué le master à 25 images / seconde n’ont pas réajusté le ton des pistes sons afin de ne pas faire d’erreur.

Quant aux encodages sonores avec pertes, ça n’a aucun sens aujourd’hui ! Je suppose qu’avoir un encodage de type 50Hz et des pistes sons avec pertes permet simplement d’économiser en contrôles qualité en ayant un DVD et un Blu Ray qui partagent les mêmes vitesses et mêmes pistes sons, mais ça n’est que ma supposition. Une autre possibilité, ce serait que les personnes faisant l’authoring n’aient pas voulu payer les royalties pour un encodage DTS ou TrueHD, mais il faudra leur demander pour être sûr.

  • Le consommateur moyen n’a pas accès à beaucoup d’informations sur l’encodage, hormis le débit vidéo (par exemple, en utilisant l’indicateur instantané d’un lecteur Blu Ray comme une PS3, ou bien avec les graphiques de BD Info). Quelle quantité d’information donne ces débits, et que ne donnent-ils pas ? 

Un débit élevé est toujours une bonne chose, mais uniquement si le reste suit. Un débit instantané ne vous dira pas s’il y a eu un filtrage sur le matériel avant qu’il arrive chez l’encodeur, comme le master 10-bit a été converti en 8-bit, si les informations de couleurs et de gamma ont été conservées dans leur format natif ou altérées, ou si les réglages effectués par l’encodeur sont bons ou pas (par exemple, l’estimation des mouvements ou les optimisations psychovisuelles).

De fait, les débits importent peu pour un Blu Ray, parce qu’un Blu Ray permet d’utiliser facilement et fréquemment un haut débit quoiqu’il arrive et il y a peu de raisons d’utiliser un faible débit, surtout quand il y a 50 Go de stockage.

Ainsi, au final, le débit n’est pas l’élément le plus différenciateur pour un Blu Ray, non.

  • Il arrive qu’on lise que maximiser le débit vidéo n’est pas l’élément clé d’un encodage, mais qu’il s’agit plutôt de faire attention à “l’allocation du bit-budget”, ce qui est une appellation assez obscure ! Peux-tu nous expliquer à quoi cela se rapporte et ce que ça implique de façon pratique ? 

Tout d’abord, je ne suis pas d’accord avec cette affirmation pour la simple raison qu’en Blu Ray, une majorité de films vont rentrer dans les 50 Go avec un débit maximisé, donc essayer d’économiser l’espace disque en réduisant le débit ne devrait pas arriver.

Par contre, je suppose que ceux qui affirment cela ont plutôt en tête des exemples extrêmes comme Shoah, où il faut faire tenir 4h de film très granuleux tourné en 16mm sur un disque. Dans ces cas-là, oui, le contrôle du débit est très important pour éviter de gâcher inutilement la bande passante. Un exemple très simple : il est inutile d’encoder des scènes simples comme un texte blanc sur un écran noir à 35 Mbps (si c’était possible), il vaut garder cette bande passante pour des séquences compliquées.

  • De temps en temps, on voit encore quelques Blu Rays être encodés en MPEG-2, ce qui parait franchement obsolète. Est-ce le cas ou devons-nous ne pas aller trop vite à balayer un encodage 1080p effectué en MPEG-2 ?

Je ne vois aucune raison en 2015 d’encoder un Blu Ray en MPEG-2 ! C’est complètement fou. En fait, je n’étais même pas au courant que cela se faisait encore. Avec le débit d’un Blu Ray (environ 40 Mbps), le MPEG-2 peut encore produire un bon résultat, oui, mais il est tout de même devenu obsolète.

  • Le grain est très gourmand en débit mais est aussi considéré comme un élément clé dans le respect du matériel original (notamment, évidement, les films tournés sur pellicule). Comment arrives-tu à respecter cela tout en restant dans les limites imposées par les normes du Blu Ray ?

Mon travail consiste précisément à affiner avec soin mes réglages d’encodage pour maintenir le rendu visuel du matériel d’origine, en comparant notamment plusieurs encodages du même film. Je m’interdis aussi d’utiliser sur des masters impeccables tout pré-filtrage réduisant les besoins en bande passante (comme un filtre haute-fréquence). Il m’arrive d’en utiliser, mais uniquement en cas d’absolue nécessité.

  • Justement, une des déceptions les plus courantes pour un vidéophile est de voir un Blu Ray avec une image anormalement lisse. C’est souvent lié à une gestion du grain que Nick Wrigley (ancien co-fondateur de Masters of Cinema) avait nommé « digital fuckery » (« bidouillage numérique »). Les consommateurs habituellement rejettent ce résultat sur ce qui est résumé sous l’appellation « DNR » (Digital Noise Removal, soit Réduction Numérique du Bruit). Cependant, il y a DNR et DNR, car cette apparence lisse peut être la conséquence de filtres très différents les uns des autres. À l’opposé, certains filtrages numériques peuvent être appliqués sans être forcément ultra visibles en mouvement. Quelle est donc l’utilité d’appliquer des filtres d’une manière extrême à la Predator ou Patton ? Ces filtres peuvent-ils être utiles et comment peuvent-ils l’être ?

Pour ma part, ces filtres n’ont aucun intérêt pour les films. La seule raison pour laquelle une réduction du grain peut être justifiée est dans les projets de restaurations où certaines portions du négatif original sont perdues ou trop endommagées, et ces sections ont été remplacées par un élément avec ostensiblement plus de grain. Dans ce cas, à la rigueur, je peux comprendre qu’on souhaite limiter le grain, mais sinon, c’est très rarement une bonne idée.

Il y a cependant un argument en faveur de la réduction du grain. Cet argument dit que lorsqu’un négatif original est numérisé, on obtient plus de grain que ce que l’équipe du film voulait, plus que ce qu’on aurait vu en salles à l’époque. C’est vrai, mais on voit aussi plus de détails qu’à l’époque, donc c’est un ensemble qui reste naturel.

D’autres personnes ont dit qu’avec les numérisations 4K, le grain est trop intense et devrait être réduit, mais là aussi, je ne suis pas d’accord. Même si je devais admettre que le grain très visible était un problème (ce qui n’est pas le cas), le résultat de sa réduction est le plus souvent franchement moche. Du coup, à quoi bon ?

Par contre, j’utilise une réduction haute qualité du bruit pour les bonus et les interviews tournées en vidéo. Cette réduction permet à ces éléments d’être encodés à faible débit, et donc de donner de la place à ce qui est vraiment important : le film, ses détails, et son grain.

  • Il y a un cas connu où tu as utilisé un filtre haute fréquence : pour le coffret Alain Robbe-Grillet édité en Angleterre par le BFI, ce que son équivalent US n’a pas. Ce type de comparaison est difficile à trouver, tout comme savoir si des filtrages de ce genre sont effectués pour le Blu Ray, ou alors directement au niveau de la restauration. 

Filtrer les hautes fréquences n’est pas la même chose qu’une réduction du grain. Ces filtres ont été implémentés sur les programmes d’encodage MPEG comme une manière facile de réduire le contenu haute fréquence avant l’encodage. Cette option a été utilisée abusivement en DVD, en 
particulier par Hollywood Studios, et cela a clairement empêché un nombre incalculable d’éditions DVDs d’exploiter la totalité de la résolution permise par la SD.

Pour autant, il y a quelques raisons légitimes de s’en servir. La « meilleure » (façon de parler) réduction du grain est temporelle par nature, c’est-à-dire qu’elle utilise plusieurs images d’affilée pour détecter la texture du grain en mouvement. Un filtre haute-fréquence est purement spatial et fonctionne donc sur chaque image de façon indépendante, le mouvement n’a aucun impact sur lui.

Sur le coffret BFI Robbe-Grillet, j’ai utilisé un filtre haute-fréquence afin de rendre plus discret le bruit, et non le grain. Le grain et le bruit sont 2 choses très différentes. Les films de Robbe-Grillet inclus dans ce coffret ont été transférés sur un Téléciné CRT qui a ajouté son propre bruit très épais à l’image. Qui plus est, l’image a eu ses contours légèrement accentués de façon numérique (Edge Enhancement). Utiliser un filtre haute-fréquence et éliminer les fréquences contenant ce bruit mais quasiment aucun (voire aucun) détail filmique a permis de retrouver une image moins trafiquée et de fondre le bruit dans le vrai grain argentique. Et comme ce filtre est purement spatial, cela ne génère pas d’effets grotesques que les filtres temporels produisent.

Le but est toujours de reproduire une image filmique, et le compressionniste doit donc connaître les différentes technologies de traitement de matériel cinéma, anciennes et récentes, ainsi que leurs spécificités. J’adorerais bien sûr travailler 100% du temps uniquement sur des masters récents effectués sur des scanners impeccables comme un Arriscan ou un récent Spirit. Ce n’est pas toujours possible mais heureusement, c’est précisément les opportunités que j’ai avec les nouvelles restaurations Arrow !

  • En complément des tests écrits de Blu Ray, de nombreux sites web proposent des captures 1920×1080. Blu-ray.com et DVD Beaver sont parmi les plus connus, mais ces dernières années ont aussi vu naître des sites comme caps-a-holic.com, qui permettent la comparaison de certaines images identiques mais prises sur différents supports (DVD, HD DVD et Blu Ray), cela pour de plus en plus de films. Cependant, si cela parait un bon complément pour confirmer ou non si le Blu Ray vaut l’achat, il y a de nombreux débats sur la fidélité des captures statiques au rendu visuel en mouvement. Que penses-tu de ces captures d’écran ? Que faut-il faire pour assurer de proposer des captures d’écran fidèles à ce qui est sur le Blu Ray, et quelles sont les erreurs habituelles ?

Les captures d’écran sont une excellente façon de juger la qualité d’un disque mais il faut qu’elles soient faites correctement. Elles peuvent souvent être plus fiables qu’un test écrit, car celui-ci ne peut qu’exprimer l’opinion du testeur sur la vidéo et avec des mots. Et puis, il n’y a pas vraiment de garantie que les testeurs voient exactement ce qu’il y a sur le disque. Je ne pense pas que beaucoup des testeurs ont un diffuseur calibré, donc ils voient en fait le disque PLUS le processing de leur diffuseur.

Le principal préjugé est que les captures d’écrans ne reflètent pas précisément ce qui est sur le disque. Un autre est qu’un mauvais transfert (ou au moins un transfert médiocre) va soudainement être acceptable ou plus une fois en mouvement. Évidemment, il est exact que des captures ne montreront pas à quoi ressemble un film en mouvement (logique !), mais un transfert qui ne parait pas beau en captures ne sera pas non plus beau en mouvement, c’est impossible.

Les erreurs fréquentes sont d’avoir des captures prises avec une mauvaise matrice couleur, donc les carnations et d’autres couleurs saturées vont avoir un rendu inexact.  Ces captures vont permettre de juger la qualité de la compression et le niveau de détails, mais les utilisateurs doivent éviter de se prononcer sur la colorimétrie. Cela vaut évidemment chez soi aussi : la plupart des diffuseurs TV du grand public ne sont pas calibrés, donc ils distordent toutes sortes de choses.

  • Tu travailles pour des éditeurs basés en Angleterre où les combos Blu Ray + DVD sont extrêmement fréquents. Quelles sont les principales différences entre le DVD et le Blu Ray dans ton travail ? Comment arrives-tu à gérer les limites aujourd’hui assez lourdes du DVD ? On se souvient dans le passé que beaucoup de DVDs utilisaient une combinaison clairement visible de réduction du grain et d’accentuation artificielle des contours, mais cela ne semble plus être le cas aujourd’hui.

Notre but est de toujours faire correspondre le matériel en Blu Ray et en DVD, mais parfois ce n’est juste pas faisable. Par exemple, le Blu Ray Arrow de Island of Death contient quasiment 7h de vidéo, tout en conservant le film principal (numérisé à partir du négatif original) à un débit de 35 Mbps. Conserver tout ça sur un unique DVD aurait grandement impacté la qualité visuelle du film, donc nous avons décidé de ne pas inclure les plus longs documentaires sur le DVD.

Je gère le plus faible espace disque du DVD en utilisant des programmes faits maison (CCE Assist) afin de trouver rapidement et efficacement les meilleurs réglages d’encodage. La chance, c’est que le MPEG-2 soit si simple, car cela permet d’encoder extrêmement rapidement quand on possède un processeur rapide, donc ces essais sont beaucoup plus rapides qu’avec de la vidéo HD encode en AVC.

Aussi, pour les disques très chargés, les bonus comme les interviews vidéo sont passés à travers un système haute qualité de réduction du bruit et ont leurs hautes fréquences filtrées. Cela permet de conserver en DVD un haut débit pour le film grâce à la forte compression des bonus (autour de 1.8-2 Mbps) tout en maintenant une bonne qualité d’image.

  • De nombreuses personnes dans l’industrie rappellent régulièrement que l’authoring d’un Blu Ray est plus longue et onéreuse que celle d’un DVD. Peux-tu nous en expliquer les raisons ?

En fait, il est d’une certaine manière plus facile d’authorer un Blu Ray en HDMV qu’un DVD.

Le programme d’authoring, Scenarist BD, n’est pas du tout intuitif si on ne connait pas les spécifications Blu Ray, mais c’est un rêve de travailler dessus une fois qu’on le maitrise.

L’authoring DVD peut être un peu indirect en comparaison : il faut penser à des choses supplémentaires comme rendre le saut de couche le plus invisible possible (alors que ce n’est pas un problème en Blu Ray), et il faut évidemment rester dans les règles très strictes des spécifications DVD-Video. D’un autre côté, le Blu Ray offre des challenges très spécifiques, comme faire un seamless branching fonctionnel sur certains titres ! (ndR : d’ailleurs, l’édition Arrow de Zombie Flesh Eaters avait fait l’objet d’une procédure d’échange car le seamless branching ne fonctionnait pas correctement et sautait 6 secondes du film)

Par contre, encoder en Blu Ray est vraiment, mais vraiment plus lent. Un processeur Intel Core i7 actuel, tournant à environ 4 GHz, peut encoder un film en DVD à environ 230 images / seconde (ndR : soit environ 10 minutes pour un film de 90 minutes). Par contre, sur un film au matériel complexe à encoder en Blu Ray, le même processeur fera 2 à 3 images / seconde (ndR : soit environ 14h pour le même film de 90 minutes).

  • Tu as travaillé sur des Blu Rays particulièrement complexes comme l’édition UK de Massacre à la tronçonneuse (nouvelle restauration 4K) ou Shoah (beaucoup de matériel très granuleux à encoder sur un faible nombre de Blu Rays), mais cela ne représente évidemment qu’une infime portion de ton travail. Parmi tous les titres sur lesquels tu as travaillé, lequel était le plus compliqué et pourquoi ?

Sans aucun doute, Shoah a été le projet le plus compliqué et de loin. Quand j’ai démarré ce projet où il a fallu faire tenir cette quantité de matériel uniquement sur 2 Blu Rays, tout en maintenant la haute qualité pour laquelle mes encodages sont connus, cela a vraiment semblé mission impossible, mais heureusement, nous avons trouvé une solution !

Le coffret Walerian Borowczyk édité via Arrow Academy a aussi été complexe mais pour d’autres raisons.

En plus de faire l’encodage, l’authoring et le design des menus, j’ai aussi donné un coup de main sur l’étalonnage et la qualité visuelle des documentaires et les autres nouveaux contenus créés pour le coffret. Il y avait une quantité immense de travail à rendre dans un délai assez court, et pour compliquer les choses, je travaillais en même sur le coffret BFI Werner Herzog. J’ai donc dû finir environ 28 disques (DVDs et Blu Rays confondus) en très peu de temps.

À l’issu de tout cela, j’ai été évidemment été ravi quand le travail sur le coffret Borowczyk de toute l’équipe a été reconnu et récompensé par le Focal International Award.

User comments
  • Le Blu Ray UHD a été officialisé et la rumeur annonce l’arrivée dans les bacs des 1ers disques pour Noël 2015. Pour atteindre la résolution 4K sans avoir à augmenter drastiquement l’espace disque disponible, le codec H.265 (HEVC) a été développé et a lui aussi été officialisé il y a peu. En considérant les différences entre les formats et leurs codecs principaux (Blu Ray + H.264/AVC contre UHD Blu Ray + H.265), trouves-tu l’évolution de format suffisante et équilibrée pour offrir des présentations domestiques 4K convaincantes ?

Il y a quelques choses que j’aurais faites différemment, mais dans l’ensemble, je suis très satisfait par les normes BD-FE (Blu Ray Disc Format Extension). Valider une extension d’un format existant implique de convaincre tout le monde : les fabricants (composants, supports, lecteurs et diffuseurs), les studios et évidemment les consommateurs. Quand vous verrez la qualité d’un Blu Ray UHD bien fait, je vous garantis que vous serez ravis.

Sa capacité (100 Go) et sa bande passante (100 Mbps) sont énormes et le support du Wide Color Gamut permettra de se débarrasser enfin du vieux Rec.709 (qui était centré sur les diffuseurs cathodiques) et voir les mêmes couleurs saturées que ce qu’on voit en projection numérique en salles. Le High Dynamic Range  (HDR) fait aussi partie de la course, mais il faudra évidemment un diffuseur compatible pour diffuser correctement tout ça.

  • Pour préparer le marché à l’arrivée de l’UHD, Sony a lancé une gamme de Blu Rays sous la collection « Mastered in 4K ». Ces disques ont des films encodés à des débits vidéos plus élevés, sont sourcés de masters 4K et sont encodés en utilisant l’espace de couleurs xvyCC afin d’obtenir une meilleure reproduction des couleurs. Soyons honnêtes : beaucoup considèrent cette collection comme un plan quasi exclusivement marketing, visant à nous pousser à racheter encore les mêmes films alors que les bonus sont la plupart du temps abandonnés alors qu’il y reste de la place sur le disque et que de nombreux titres réédités en « Mastered in 4K » avaient déjà une édition Blu Ray tirée… d’un master 4K. On se demande du coup : y a-t’il un véritable intérêt technique ? Si on était cyniques, pourrait-on même aller plus loin et se demander si l’encodage de la 1ere édition était mal optimisé et Sony nous pousse à acheter une 2e édition pour avoir une image mieux compressée ?

C’est évidemment hautement marketing, mais indiquer clairement « Mastered in 4K » permet facilement de savoir quand une nouvelle numérisation a été effectuée (par exemple pour Glory ou Ghostbusters). Par contre, il me semble qu’il faille avoir un lecteur Blu Ray Sony et une TV Sony pour profiter de l’espace colorimétrique xvyCC amélioré. Cela ressemble du coup à une opportunité commerciale pour pousser son propre matériel, alors qu’il vaudrait peut-être mieux avoir des accords entre les studios et une interopérabilité pour que ces tentatives aient vraiment du succès.

  • Tu as aussi de nombreuses compétences en calibration de diffuseurs. Si tu devais donner des conseils simples à nos lecteurs qui n’ont pas forcément la possibilité de calibrer leurs diffuseurs mais aimeraient tout de même avoir un minimum de choses bien réglées, quels seraient-ils ?

Premièrement, il faut comprendre qu’il faut absolument avoir une TV qui diffuse un signal sans altération.

Deuxièmement, allez faire un tour dans les modes d’image de la TV. Si votre TV a un mode avec un logo ISF ou THX, il faut l’utiliser comme point de départ. Sinon, utilisez le mode « Cinéma » ou « Personnalisé ».

Troisièmement, allez dans les menus et désactivez tout type de Réduction du bruit (Noise Reduction / NR), Auto Contast, Edge Enhancement (parfois simplement indiqué comme « Netteté ») ou tout ce qui ressemble à des filtres d’image. SURTOUT, désactivez les systèmes d’interpolation de mouvement (500 Hz, Motion Plus, etc) qui font ressembler les films à des images tournées en caméscope. Cherchez aussi à désactiver l’Overscan. Cette option était avant tout pensée pour les écrans cathodiques mais sur les TVs numériques actuelles, cela coupe inutilement environ 5% des bords de l’image.

Quatrièmement, ne perdez pas de vue la différence entre un réglage rapide comme celui-ci et une calibration complète. Si vous utilisez votre TV pour écrire des tests Blu Ray, faites calibrer professionnellement votre écran par un technicien certifié ISF ou THX, qui fera la calibration complète de votre écran et garantira une image vierge de toute distorsion, notamment au niveau des couleurs.

Et enfin : faites vous entendre auprès des fabricants d’écrans ! Dites-leur que vous préférez une image naturelle plutôt qu’une image artificiellement filtrée, et que vous voulez regarder le film tel que le réalisateur le voulait.

Nous remercions chaleureusement David Mackenzie pour son amabilité et l’extrême disponibilité dont il a fait preuve le 12 juin 2015 pour répondre à nos questions.

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