Retour sur le MIFC 2021

Pour sa 9ème édition, le Marché International du Film Classique continue à offrir un lieu de rassemblement physique pour l’ensemble des acteurs et institutions gravitant autour du cinéma de patrimoine, permettant à la fois un lieu de rencontres (cette année, le MIFC a d’ailleurs prévu de sonder les participants afin de savoir les débouchés concrets de ces échanges régulièrement commerciaux) que de discussions et réflexions collectives avec en mots d’ordre « Structurer et valoriser ». En tout, ce furent 450 professionnels accrédités cette année (dont 90% en présentiel), représentant 196 entreprises réparties sur 20 pays.

Avec en Grand Témoin 2021 Margaret Bodde, la présidente de The Film Foundation, cette édition fut en partie placée sur les questions institutionnelles de préservation : comment assurer que des films, pas forcément issus de catalogue populaires, soient eux aussi bien traités et préservés, et ensuite pleinement accessibles ? La Film Foundation fait beaucoup pour cela, avec progressivement depuis plus de 30 ans une contribution à la restauration de maintenant plus de 900 films, dont 46 dans le cadre du World Cinema Project. Il s’agit aussi souvent d’une plateforme permettant aux projets de se concrétiser en mettant autour d’une même table laboratoires, ayant-droits, financeurs et distributeurs potentiels. Cela reste encore loin d’être toujours un long fleuve tranquille mais cela témoigne d’une vitalité structurelle et institutionnelle durables, répondant à l’origine à un cri d’alerte de professionnels qui résonne encore actuellement.

(Crédits : MIFC)

Dans ce prolongement, plusieurs réflexions ont justement tourné autour des jonctions à créer ou à consolider entre les différents acteurs du domaine et la visibilité de leurs travaux : comment les projets de la Film Foundation sont ensuite portés jusqu’en salles ou en vidéo, est-ce que l’AVOD est un débouché intéressant pour le patrimoine, les métiers du patrimoine sont-ils suffisamment bien fournis en terme de formations ? En un sens, cela renvoie à ce que les éditeurs vidéo avaient dit durant le Salon des Editeurs : comment rendre visible le travail effectué, comment rendre accessible ces oeuvres et leurs restaurations, comment faire connaître tout cela, et comment aussi rendre cela durable écologiquement parlant (quand on sait qui plus est le poids grandissant des fichiers numériques de travail et de stockage, ainsi que les formats de stockage parfois rendus rapidement obsolètes) ?

C’est aussi en partie ce qui s’est joué autour de la Suisse, pays invité de l’année, et dont l’industrie doit composer avec un cinéma peu identifié mais des activités rendues complexes ne serait-ce que par le découpage linguistique du pays (entre le Français, l’Allemand, l’Italien et le Romanche). Pour autant, il s’agit d’un pays dont la Cinémathèque est l’une des plus riches au monde, avec donc là aussi le besoin de rendre ces éléments plus visibles et mieux connus. En cela, l’initiative du festival de Locarno avec sa plateforme VOD « Heritage Online » s’inscrit dans cette volonté : un accès simplifié aux oeuvres, mais aussi des initiatives rendant plus visibles le travail de fond effectué en Suisse.

C’est finalement un peu au carrefour de tout cela que s’est tenue l’habituelle « Conversation avec le CNC » autour du patrimoine (soit, la plupart du temps, un film de plus de 20 ans), le rendez-vous des amateurs de chiffres et données sur le sujet. On y apprend notamment qu’avec 35.4%, la vidéo à la demande par abonnement (VàDA, soit la SVOD comme Disney+ ou Netflix) est devenue le 2ème moyen habituel de visionnage de films de patrimoine, loin derrière la TV gratuite (79.9%) mais devant la vidéo physique (26%). La VàD est loin derrière (9.7%) mais le cinéma ne parait pas forcément bien placé (19.4%). Evidemment, la pénurie de nouveautés en salles a favorié le patrimoine : stagnant habituellement à 1.5% des entrées, il a pointé à 2.1% en 2020 (un chiffre jamais vu depuis 2001 et la ressortie de la trilogie originelle Star Wars). Malgré le contexte épidémique, le nombre d’entrées par séance en patrimoine reste supérieur à celui d’une nouveauté : 23.5 entrées en moyenne contre 14.4. En vidéo physique, la part de marché augmente doucemement mais sûrement : de 17% en 2010, à 18.7% en 2015, 20.7% en 2019 et 23.8% en 2020. Attention cependant : là encore, c’est Star Wars et sa ressortie physique de 2019-2020 qui pousse les chiffres à la hausse. La pénurie de nouveautés a aussi biaisé cette répartition. En SVOD, si le cinéma représente environ 24% de la consommation de programmes (67% vont aux séries), 19% de ces 24% étaient du patrimoine en juin 2021, un chiffre stable versus 2020. La part des films de patrimoine a par contre nettement augmenté sur ces plateformes entre 2020 et 2021 (aucune surprise), sauf chez Disney+ où elle a légèrement baissé. Sur Netflix, elle a quasiment doublé (de 9.7% à 18.1%). On peut cependant se demander dans quelle proportion les visionnages ont augmenté suite à cela… FilmoTV et Disney+ sont les deux plateformes les plus fournies en patrimoine : 61% pour FilmoTV, 46% pour Disney+. Gros boost du patrimoine (attention, ici spécifiquement, on parle de films de moins de 10 ans) en vidéo à la demande à l’acte entre le 1er trimestre et le 2nd trimestre 2021, avec un passage de 9.2% à … 25.8% ! On se demande encore ce qui a pu se passer. Côté TV enfin, le patrimoine a là aussi été poussé par quelques initiatives liées à la crise sanitaire. Parmi les films diffusés, 55% étaient français, un chiffre nettement en hausse après 10 ans de baisse (il était tombé à 43.4% en 2019). Sans surprise, les gros succès sont toujours les mêmes (et à 95% français) : Les visiteurs, Le diner de cons, La 7ème compagnie… Chose intéressante cependant : Les visiteurs a aussi été la meilleure audience d’un film à la TV… tout court.
Une nouveauté par ailleurs : le CNC s’est récemment inscrit à des analyses sur le patrimoine français diffusé à l’étrange. 30% des films français sur les plateformes de SVOD sont du patrimoine, avec 830 films français de patrimoine disponibles. Si 70% des films français ont moins de 20 ans, 50% de ceux de patrimoine ont plus de 40 ans. Il y a semble-t’il un trou dans le cinéma français à l’étranger… Il y a une corrélation linguistique (assez logique) chez les pays les mieux fournis en films français de patrimoine, notamment en Belgique et en Suisse. Il y a cependant une présence assez importante en Russie, au Japon, en Corée du Sud ou à Taiwan. Sur les TVs de 14 pays étrangers (dont Espagne, Italie, Allemagne, Pologne, Canada, République tchèque, Australie, Mexique, Brésil, Danemark), 36% des films français diffusés en 2020 étaient du patrimoine, soit 537 films pour 3 065 diffusions. Il est intéressant de voir que la typologie des films n’est pas du tout la même, avec une prédominance des succès à l’international : Le cinquième élément, Léon ou Le nom de la rose. Plus surprenant, la présence de 4 films d’animation Astérix.

L’édition 2021 a évidemment aussi laissé la place durant 3 demie-journées à d’autres rendez-vous annuels récurrents : les « line-ups » des éditeurs vidéo et ceux des distributeurs et cataloguistes, afin qu’ils présentent leurs nouveautés (mais aussi parfois leurs projets à venir). Côté éditeurs, se sont succédés Gaumont, Pathé, Malavida, Tamasa, Sidonis, Carlotta, Wild Side, L’atelier d’images, ESC et enfin Studio Canal. Au-delà des titres déjà connus, on notera quelques annonces à venir en 2022, avec notamment 4 chapitres de Belphégor (1927), Meurtre à Montmartre et Si j’étais un espion chez Pathé, Ginger et Fred, La trilogie Flamenco (Carlos Saura), Parfum de femme ou encore 3 films de Tomas Gutierrez Alea chez Tamasa, Birdy, L’extravagant Mr Deeds, Larry Flint, Cette sacrée vérité et Gloria chez Wild Side, et enfin F/X 1 & 2, Electra Glide in Blue, Les chiens de guerre, Un cri dans la nuit et Nous sommes tous des voleurs chez L’atelier d’images.

Côté cataloguistes et distributeurs, ce sont Polish Cinema Classics, Pathé, Gaumont, TF1 Studio, Studio Canal, Cinématographique Lyre, Les films du jeudi, Carlotta, Tamasa, Les Acacias, Malavida, Lost Films, Solaris, Théâtre du temple et Ciné Sorbonne qui ont enchaîné les présentations, complétées par celles de l’AFCAE et l’ADRC. Polish Cinema Classics ont principalement parlé de leur futur coffret Wojcech Has, Pathé ont présenté leur nouvelle stratégie visant à élargir leur communication mais aussi les collaborations avec d’autres distributeurs et mentionné les restaurations à venir de L’aventurier de Marcel L’Herbier ainsi que Amok de Fedor Ozep), Gaumont ont indiqué leur tout nouveau partenariat avec Malavida pour une rétrospective Louis Malle, TF1 Vidéo ont rendu évidemment hommage à Jean-Paul Belmondo (avec à la clé une nouvelle restauration 4K de L’homme de Rio) et présenté brièvement leurs projets en cours sur A nous la liberté, Chère Louise, La leçon de piano ou Sac de noeuds, Studio Canal ont détaillé leurs ressorties à venir, en particulier Mulholland Drive (pour les 20 ans du film), le rachat du catalogue Romulus Films (47 films), les restaurations 4K de Casque d’or et Le charme discret de la bourgeoisie et un gros morceau avec Le pacte des loups dont la post-production sera refaite intégralement afin d’être upgradée en 4K (sous la supervision de l’équipe originale du film, dont Christophe Gans), Cinématographique Lyre ont principalement parlé de leur travail sur le cinéma italien avec notamment Mains basses sur la ville (avec une nouvelle restauration 4K). Sur l’autre demie-journée, Carlotta ont présenté leurs ressorties salles du moment (Pandora, Musashi, Le cercle rouge), Tamasa sont revenus sur le programme Hammer (grandement retardé par la pandémie), Les Acacias sur Mr Klein et The Servant notamment (tous deux réalisés par Joseph Losey) mais aussi Falballas et Le ciel est à vous, Malavadia ont pris pas mal de temps pour détailler leurs travaux de fond visant à fluidifier là aussi la visibilité du patrimoine en salles notamment auprès des nouvelles générations (avec notamment la Malavida Inovative European Library, avec déjà le soutien des archives tchèque et hongroise, qui sera lancée le 1er janvier 2022), Lost Films distribueront l’été 2022 Ce plaisir qu’on dit charnel et Le jour du dauphin (tous deux de Mike Nichols et tous deux restaurés en 4K) ainsi que le nouveau documentaire de Jean-Baptiste Thoret (Michael Cimino – Un mirage américain). Chez Solaris, ce sera Orfeu Negro et Juliette ou la clé des songes, pour Théâtre du temple Hard fast and Beautiful, Elle et lui (1939) ainsi qu’un triptyque Fritz Lang (Le démon s’éveille la nuit, La cinquième victime et L’invraisemblable vérité), et enfin pour Ciné Sorbonne : Man Hunt restauré en 4K (Fritz Lang encore), Le journal d’Anne Frank (restauré en 4K) et le Christine de John Carpenter.
L’AFCAE a choisi le travail effectué sur Le ciel est à vous de Jean Grémillon, et l’ADRC celui sur Jean Vigo, pour illustrer leurs travaux d’accompagnement des films de patrimoine en salles.

Enfin, nous nous devons de prendre quelques lignes pour mentionner à quel point ce rendez-vous annuel est devenu pour nous l’occasion de se sentir accueilli avec un enthousiasme chaleureux nous faisant progressivement nous sentir chez nous malgré le fait que nous ne sommes pas « du métier ». Nul doute que certains apprécient de ne pas être face à des gens à enjeux, des acheteurs ou des vendeurs, mais simplement échanger autour de la passion commune qui nous anime tous. C’est aussi pour nous l’occasion à chaque fois de nous plonger dans l’envers du décor, non pas les films visibles sur nos écrans (quels que ces écrans soient) mais ceux qui font en sorte que ces films soient disponibles, restaurés, ressortis, édités, et qui acceptent d’accueillir avec bienveillance toutes nos questions à la noix car ils savent que c’est avec la volonté de comprendre toujours plus de choses. Et c’est aussi l’occasion pour nous d’y proposer une présence moins de « fournisseurs » de films (et autres contenus) que celle du destinataire final, celui qui s’enthousiasmera ensuite devant le travail technique et éditorial qui lui est proposé. L’équipe du MIFC y est bien sûr pour beaucoup, mais bien sûr, l’ensemble des participants alimentent aussi l’ambiance qui parcourt ce marché pendant sa durée. Dans ces conditions, la constance de son attrait au fil des années n’est donc pas une surprise.

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