Festival Lumière 2021 : Le salon du DVD

Affiche du 3ème salon du DVD dans le cadre du Festival Lumière

Pour la 3ème année consécutive, le festival Lumière (en collaboration avec la partie professionnelle du festival, le Marché International du Film Classique) a organisé ce dimanche 10 octobre le Salon du DVD (ou, comme nous le nommerons ici pour mieux représenter son contenu, le Salon des éditeurs). L’occasion de créer un point de rencontre directe non-parisien entre professionnels du secteur et leurs clients, et ainsi favoriser des échanges spontanés afin que les premiers répondent aux questions des seconds (et proposer quelques promos en passant, ce qui n’est pas sans ravir les passants). Si on pourra toujours trouver dommage l’absence de certains gros poissons (aucun studio US, pas de Studio Canal non plus), cela permet d’un autre côté au salon de favoriser les éditeurs indépendants, d’autant qu’il y aura eu cette année au total 16 stands d’éditeurs, un chiffre en légère hausse par rapport aux précédentes éditions avec notamment la venue de deux poids lourds français, Gaumont et Pathé. Etaient ainsi présents en plus d’eux : Malavida, Re:voir, La traverse, Sidonis, Extralucid, Carlotta, Tamasa, Potemkine, ESC, L’atelier d’images, Coin de mire, Le chat qui fume (accompagné de Kevin Cattan, fondateur de MDC Films, nouvel éditeur qui éditera au 1er semestre 2022 Dark Angel et Exterminator 2), Artus et UFO.

Au fond, c’est d’ailleurs ce type de réflexion qui a traversé les deux conférences / tables rondes organisées durant ce salon, en particulier la première censée nous présenter les « coulisses de l’édition vidéo » mais qui s’est tout de même avérée un peu trop courte pour cela. Elle a tout de même permis de brasser large, avec comme intervenants au panel Carine Bach (Extralucid Films), Stéphane Bouyer (Le chat qui fume), Gaël Teicher (La traverse) et Natacha Missoffe (Potemkine Films, et aussi présidente de l’Appel des 85, association regroupant 85 éditeurs vidéo français), le tout modéré par Pierre Olivier (responsable catalogue et vidéo TF1 Vidéo, bien placé pour connaître ce domaine, donc), et des questions sur la vision des intervenants sur le marché vidéo physique, l’importance des aides du CNC, la gestion des multiples formats avec d’un côté la persévérance du marché DVD et de l’autre l’arrivée de l’UHD, l’impact du piratage sur leur travail mais aussi la visibilité de leurs travaux éditoriaux (notamment dans la presse papier généraliste) par rapport à la seule couverture des films édités en eux-mêmes.

Cette table ronde était aussi l’occasion de confronter les éditeurs aux marottes du grand public, et force est de constater que chacun a vraiment celle qui lui est propre tant une partie des questions s’est avérée particulièrement spécifique, à la limite du sketch tant elles étaient incompréhensibles : une question qui semblait vouloir parler de la porosité des supports entre salles de cinéma et visionnages à la maison mais qui a duré tellement longtemps et tellement tergiversé que personne n’y a rien compris (grand moment de solitude dans la salle), une autre d’une personne québécoise et qui s’est avérée… principalement liée au marché québécois, et enfin une troisième d’une personne pratiquant la langue des signes et qui proposait de l’inclure plus souvent dans les éditions… mais personne n’a compris comment exactement (signer les films ? les bonus ? inclure des bonus sur la langue des signes, mais avec quel rapport avec les films édités ?).

Enfin, la question du piratage, notamment à la lumière du récent article de Télérama sur le sujet, s’est évidemment invitée à la table tant la pratique est ancrée dans les mœurs. Sur ce sujet, au-delà d’un impact difficile à quantifier (La Traverse estiment ne pas vraiment être concernés car ils fabriquent de belles éditions physiques qui, par définition, ne sont pas vraiment dématérialisables et pour des films qui ont peu de chances d’intéresser les habitués du piratage ; Potemkine pensent que ça peut faire beaucoup de mal en plus d’ancrer chez le public la gratuité de l’accès aux œuvres), c’est surtout la question d’un piratage totalement décomplexé qui se pose : que faire quand on en arrive au point où un magazine national et renommé comme Télérama écrit un article posant globalement les pirates comme les chevaliers blancs de la culture et les acteurs légaux comme des ringards se posant trop de questions, comme s’il avait écrit par un adolescent de 15 ans découvrant eMule ? A cela, Le chat qui fume ont probablement le mieux résumer la problématique : le souci avec cet article est effectivement de chercher de nobles excuses aux pirates et le faire sur la place publique. Non pas qu’il s’agisse de jeter la première pierre, mais simplement d’assumer des pratiques qu’on sait, quoiqu’on en dise et quelle que soit la rareté des films concernés, non autorisées. A partir de là, écrire un tel article pose problème dans la posture qu’il prend, renversant totalement les valeurs légales qui régissent la remise dans le circuit légal d’une œuvre.

D’autant quand certains professionnels se vantent publiquement de trouver certains groupes de partage formidables sous prétexte que les œuvres partagées ne sont pas trouvables légalement au lieu de soutenir leurs collègues quand ils prennent des brouettes d’insultes de la part d’internautes prétendant pourtant défendre à chaque occasion les éditeurs et leurs travaux…

Un point de vue faisant le lien, en un sens, avec la deuxième conférence de la journée, centrée sur « Le cas Tanaka » et qui visait à retracer le cheminement ayant abouti à la ressortie restaurés des 6 réalisations de Kinuyo Tanaka, grande actrice du cinéma japonais devenue réalisatrice après 30 ans de carrière devant la caméra. Dans cette conférence modérée par Gérald Duchaussoy intervenaient Lili Hinstin, directrice de festivals (et qui travaillait notamment auparavant au festival de Locarno), Vincent Paul-Boncour, président-fondateur de Carlotta Films, Pascal-Alex Vincent, spécialiste du cinéma japonais, et enfin Maëlle Arnaud, programmatrice du festival Lumière.

Le départ du projet était une rétrospective prévue pour le festival de Locarno 2020, finalement annulé à cause des conditions sanitaires, mais qui avait mis en lumière l’absence de copies restaurées des films de Tanaka, qui auraient dû être montrés sans doute à partir de copies 35mm non restaurées. L’annulation du festival a offert plus de temps au projet, avec notamment la découverte de ces films par Carlotta et leur appréciation suffisante pour décider d’en acquérir les droits français et de décider les ayant-droits japonais (quatre tout de même pour seulement six films : Toho, Shochiku, Kadokawa et Nikkatsu) à restaurer en grandes pompes ces films, jamais sortis en salles en France (seul Lettre d’amour avait été sélectionné à Cannes, mais sans sortie nationale ensuite) et devenus progressivement invisibles au Japon aussi. Vincent Paul-Boncour l’a d’ailleurs rappelé plusieurs fois, et on suppose que l’histoire aurait été différente sans cela : leur relation au long cours avec ces studios japonais semble avoir beaucoup joué dans leur prise de décision quant à l’engagement des travaux de restauration de ces films ainsi que la licence des droits à Carlotta pour la France. Les ayant-droits japonais sont notoirement frileux de ces choses-là (quitte parfois à ce que les films ne soient même pas restaurés pour le Japon), il semble que la confiance bâtie au fil des années les a rassurés à se lancer dans cette aventure.

La sélection de La lune s’est levée à Cannes Classics (Maternité éternelle était le second choix de Carlotta comme candidat à la sélection) a permis de mettre une première fois en avant le travail réalisé, y compris internationalement, et la présentation au festival Lumière de l’ensemble des six films contribuent à concrétiser ce rayonnement global. En effet, ce travail permet non seulement aux films d’être pleinement visibles, mais de l’être dans des restaurations qui seront accessibles au reste du monde (on parle par exemple de futures projections au Lincoln Center). En France, les films sont présentés au festival Lumière mais ressortiront ensuite en salles en avril 2022 avant une sortie vidéo (y compris en Blu-ray) qui devrait avoir lieu fin 2022 (en tout cas pas avant).

C’est aussi une rétrospective clé en main qui aura été offerte au festival, lui permettant d’alimenter sa section Histoire permanente des femmes sans avoir à faire face à des œuvres tellement peu visibles, notamment de par la tendance du canon du cinéma à être spontanément masculin, qu’elles en étaient quasi indisponibles (ou dans un état tenant du DVD pirate acheté sur un marché asiatique – véridique). Double récompense pour les films de Kinuyo Tanaka, dont la bascule derrière la caméra dans une société japonaise encore plus patriarcale qu’aujourd’hui avait été très mal accepté dans les studios (deuxième femme cinéaste japonaise de l’histoire, c’est d’ailleurs finalement à la ShinToho, filiale plus libre et progressiste de la Toho, qu’elle aura pu tourner son premier film, scénarisé par Keisuke Kinoshita), et qui retrouvent ainsi maintenant une seconde vie, plus de 60 ans après leur réalisation.

Enfin, on notera trois animations qui ont eu lieu pendant ce salon : deux séances de dédicace (Nicolas Saada pour son livre Questions de cinéma et Pascal-Alex Vincent principalement pour sa participation aux deux Dictionnaires du cinéma japonais parus chez Carlotta) et une nouveauté : un sympathique quizz de clôture effectué à la volée, avec une série de 16 questions (une par éditeur présent) et à chaque fois un sac-cadeau lié à l’éditeur (généralement un ou deux titres de la collection). Une manière très bon enfant de finir ce salon dans la bonne humeur générale !

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